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Gustave Le Bon (1841-1931)
Célibataire endurci, sans enfants ni collatéraux connus, Le Bon demeure un personnage public relativement mystérieux. Il est né à Nogent-le-Rotrou le 7 mai 1841 dans une famille de la petite bourgeoisie. Après des études secondaires au lycée de Tours, il s'inscrit en 1864 à la Faculté de Médecine de Paris pour y suivre la formation d'officier de santé, devient rapidement le protégé du professeur Piorry, titulaire de la chaire de pathologie. Ce sera lui qui délivrera à Le Bon une attestation lui permettant de porter le titre de Docteur, bien que Le Bon n'ait pas soutenu de thèse. En 1866, paraît son premier ouvrage d'importance, De la Mort apparente et des inhumations prématurées.
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Polygraphe invétéré, Le Bon collabore de 1862 à 1869 à divers périodiques où paraîtront des études traitant de la mortalité infantile, de l'alcoolisme, de la fumée du tabac, le traitement du choléra, des soins à apporter aux asphyxiés, etc. Ces publications lui valent d'être élu membre de la Société de Médecine Pratique (il sera élu vice-président en 1879 et Président en 1880). Sans cesser ses travaux de vulgarisation médicale, Le Bon diversifie le domaine de ses recherches, installe un laboratoire dans son appartement parisien, s'initie à la chimie, la physique et l'optique.
Il ne sera pas l'homme d'une seule spécialité, peut-être le pressent-il déjà. L'encyclopédisme de sa culture, la variété de ses centres d'intérêt, l'abondance de sa production littéraire frapperont ses contemporains et tous ceux qui par la suite se pencheront sur son œuvre. Raymond Queneau ne tarissait pas d'éloges à ce sujet : « Chimiste, physicien, médecin, sociologue, psychologue, philosophe, archéologue, expérimentateur, artiste, voyageur, quel esprit peut-on comparer à Gustave Le Bon ? Il faut aller jusqu'à Leibniz, jusqu'à Léonard de Vinci, pour retrouver une pareille universalité, une pareille génialité. »
À cette liste, l'auteur de Zazie dans le métro aurait pu ajouter : anthropologue, économiste, ethnologue, épistémologiste, géologue, géopoliticien, historien, idéologue, journaliste, moraliste, naturaliste, pédagogue, polémologue, politologue, ainsi qu'aquarelliste, illustrateur et photographe (arts pour lesquels il manifestait un talent certain). Autant de disciplines auxquelles Le Bon se livrera avec une fortune diverse au cours de sa carrière.
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Lors de la guerre de 1870-1871, Le Bon s'engage dans le service sanitaire de l'armée, participe en décembre à la bataille de Champigny. Durant le siège de la capitale, il dirigera plusieurs brigades d'évacuation des blessés, poste qui lui vaudra d'être nommé Chevalier de la Légion d'Honneur. Cette activité lui inspirera un traité : Hygiène pratique du soldat et des blessés.
L'insurrection de la Commune, qui se développa après la levée du siège de Paris par les Prussiens, fera naître en lui une profonde aversion pour toute manifestation de foule et toute forme de violence. Les exécutions sommaires, viols, réquisitions, exactions, pillages et destructions commis par les insurgés et auxquels, comme Clemenceau, il assista impuissant, l'horrifieront au moins autant que la sanglante répression qui s'ensuivit. Il n'est pas interdit de penser que le spectacle des fureurs populaires et des barricades lui fournira la matière de deux de ses ouvrages les plus célèbres : Psychologie des Foules (1895) et La Révolution Française et la psychologie des révolutions (1912).
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En 1874, paraît un ambitieux traité de plus de 900 pages, La Vie, Physiologie humaine appliquée à l'hygiène et à la médecine. Le Bon, qui se pose en disciple de Claude Bernard, de Bichat et de Broca, ne cache pas ses sympathies pour l'hygiénisme et le nutritionnisme.
Les années 1879-1880 le verront renoncer peu à peu à l'exercice de la médecine (qu'il n'a guère pratiquée qu'en théoricien), sacerdoce trop contraignant à son gré et ne lui offrant sans doute pas un champ d'études assez vaste. Il commence à publier dans la Revue philosophique fondée par Théodule Ribot en 1876 et la Revue scientifique .
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Loin de sacrifier à la culture purement livresque, Le Bon multiplie les voyages (Belgique, Angleterre, Espagne, Grèce, Italie, Balkans). Les moyens de transports restent rudimentaires, et Le Bon est bien souvent contraint d'utiliser le cheval pour se déplacer, pratique dont il tirera plus tard profit en rédigeant un manuel d'équitation. Sa soif d'aventure le conduit à Moscou en 1879, d'où il gagne les Carpates. Son projet : étudier la formation, l'évolution, les conditions de vie, les us et les coutumes d'une ethnie que l'isolement géographique a conservé plus ou moins pure.
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En 1881, sort L'Homme et les sociétés, monumentale somme en deux volumes de près de 1 000 pages retraçant l'histoire de la vie depuis l'origine de l'univers jusqu'à nos jours. Le Bon se considère comme un héritier des Lumières. Il veut croire aux progrès de la civilisation ( « La civilisation est un flambeau dont la lumière s'accroît d'âge en âge et que les peuples les plus divers se sont passés tour à tour. ») , et en la perfectibilité de l'espèce humaine (« Si l'âge d'or est quelque part, il est devant nous et non derrière. »)
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Le Bon décide de consacrer plusieurs volumes à l'histoire des grandes civilisations. Fasciné par celle des Arabes, il parcourt de 1882 à 1884 l'Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), le Moyen-Orient (Éthiopie, Liban, Égypte, Palestine, Syrie, Turquie) pousse jusqu'à Bagdad, Ispahan et Samarkand. En 1884, paraît La Civilisation des Arabes, ouvrage richement iconographié. Tout au long de sa carrière, Le Bon nourrira une indéfectible admiration envers le monde musulman, et ne cessera d'en commenter l'évolution.
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Ses périples au Moyen-Orient et en Galicie lui ont inoculé le goût de l'aventure, lui ont permis d'entrer en contact avec des peuples épargnés par la civilisation occidentale, de découvrir la richesse de leurs cultures, de se pénétrer de leur sagesse. « Il n'y a que les voyages qui puissent nous apprendre à nous soustraire au joug des opinions toutes faites, lourd héritage des traditions et des préjugés du passé. »
Le Bon se voit confier par le Ministère de l'Instruction publique une mission sur l'art, les religions et l'archéologie du sous-continent indien. Arrivé à pied d'œuvre au printemps 1884, il sillonne l'Inde de part en part, reconstitue l'histoire des différentes ethnies, se livre à un inventaire détaillé des monuments archéologiques (une de ses nombreuses passions), se penche sur la disparition du bouddhisme de la péninsule indienne.
Son vœu le plus cher est de s'aventurer au cœur du mystérieux Népal. Pendant des siècles, seuls une poignée d'européens (dont des missionnaires chrétiens) avaient eu l'occasion de s'introduire dans ce qui était alors un des royaumes les plus fermés de l'Himalaya. Au terme d'interminables pourparlers diplomatiques, le gouvernement du vice-roi indien accepte de lui fournir le précieux sauf-conduit.
Les Népalais ont peine à croire qu'un Européen ait pu entreprendre un si long voyage pour étudier leurs monuments. D'autant que le Bon est équipé d'un appareil photo et d'un théodolite et passe des heures à consigner ses observations, à étudier les temples, les sculptures, planche à dessin à la main. Beaucoup de temples et de monuments ayant été détruits lors du grand séisme de 1934, les responsables de la réhabilitation patrimoniale de la Vallée de Katmandu apprécient ces illustrations, qui leur permettent de trouver l'emplacement exact, le style et la décoration des monuments en ruines.
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Début 1889, Le Bon fait paraître Les Levers photographiques et la photographie en voyage. Dessinateur et aquarelliste de talent, Le Bon s'est toujours fait le chantre de la photographie. La même année, il publie Les Premières civilisations, consacré aux civilisations égyptienne, chaldéo-assyrienne, juive, perse et phénicienne. En 1892, il publie L'Équitation actuelle et ses principes. Cet ouvrage, illustré de 57 gravures et de 178 photographies, reste plus d'un siècle après sa parution un classique de l'enseignement de l'équitation dans les écoles de cavalerie. Grâce aux photos de chevaux en action, à la décomposition de leurs mouvements, Le Bon démontre que l'on peut faciliter leur dressage et améliorer leurs performances par toute une série d'exercices basés sur la pratique, l'association de gestes et d'exemples appropriés.
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En 1893, il organise avec ses amis Albert Dastre, membre de l'Académie des Sciences, et Théodule Ribot, fondateur de la Revue philosophique de la France et de l'étranger, un dîner mensuel, dit des "XX", à son domicile au cours duquel tous les derniers vendredis du mois des intellectuels venus d'horizons divers, des officiers supérieurs, des responsables politiques, des artistes, viennent confronter leurs vues sur les grands problèmes de l'heure. Parmi les invités, on relève les noms de Henri et Raymond Poincaré, Émile Picard, Camille Flammarion, le prince Roland Bonaparte, Camille Saint-Saëns, Henri Bonnal, Gabriel Bonvalot, Jules Héricourt, Gabriel Hanotaux, Félix le Dantec, Edmée de La Rochefoucauld. Tous admirent la clairvoyance, la perspicacité et l'étendue de la culture de Le Bon, beaucoup enfin partagent son anti-socialisme de principe, son élitisme, son libéralisme, son aversion pour tout mouvement de masse.
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En 1895, Psychologie des foules lui apporte la consécration. L'ouvrage sera tiré à plus de 40 000 exemplaires, et réimprimé pas moins de trente-cinq fois, chiffres considérables pour un essai de socio-psychologie. Avant lui, seuls Gabriel Tarde et Scipio Sighele s'étaient livrés à l'étude des foules et de leurs comportements ; le premier, dans le cadre de l'anthropologie criminelle, le second, dans celui des exactions populaires.
Le Bon avance que, dès lors qu'il se trouve au sein d'une foule, l'individu se défausse de sa personnalité pour devenir une simple cellule de l'entité constituée, aliénant de la sorte libre-arbitre et esprit critique. Troupeau privé de raison, plus apte à imiter qu'à entreprendre, à recycler qu'à inventer, la foule s'empressera de faire surgir de son sein un chef, un leader, un « meneur » qui saura canaliser ses pulsions latentes. Le « meneur » est avant tout un médium qui, condensant l'aspiration confuse de la foule, va peu à peu lui dicter sa loi. C'est son charisme plus que son éloquence qui la subjugue et l'enflamme, l'induise à s'en remettre aveuglément à son autorité. « Le type de héros cher aux foules aura toujours la structure d'un César. Son panache les séduit, son autorité leur en impose et son sabre lui fait peur. »
Bien que Psychologie des foules ne soit en aucune façon un bréviaire rédigé à l'intention des despotes potentiels ou un manuel de la technique du coup d'état (ce serait plutôt le contraire, un rapport alarmiste, un coup de semonce destiné aux libéraux et aux démocrates), nombre des dictateurs du XXe siècle ne se priveront pas d'en éprouver les recettes. Lénine, Staline, Mussolini, Hitler passent pour s'être inspiré des travaux de Le Bon afin de manipuler les foules et leur imposer leur joug. Celles-ci, avait mis en garde le sociologue, ayant propension à brûler le matin ce qu'elles ont porté aux nues la veille, ceux qui les mettent en branle ont intérêt à s'en méfier : « Qui s'appuie sur elles peut monter très haut et très vite, mais en côtoyant sans cesse la roche Tarpéienne et avec la certitude d'en être précipité un jour. » Avertissement que ne semblent pas avoir entendu les démagogues dont en 1895 il pressentait l'avènement et qu'à n'en pas douter l'adversaire déclaré de tout populisme, de tout fanatisme et de tout extrémisme qu'il était aurait condamnés sans rémission.
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La parution en 1898 de Psychologie du socialisme confirmera, s'il en était besoin, que Le Bon ne se trouve pas du côté de « ceux qui croient posséder le secret du bonheur terrestre ou éternel ». Jamais à court de raccourcis qui font mouche, Le Bon établit une parenté (analogie aujourd'hui classique) entre le christianisme, le jacobinisme et le socialisme révolutionnaire, idéologies à caractère messianique qui procèdent de la même volonté de faire miroiter aux populations l'image d'un pays de cocagne où régneraient la concorde, la justice et l'égalité. Dessein contre lequel Le Bon n'aurait rien à redire si ce n'est qu'à sa source ne se trouvent lovés intolérance, fanatisme et mépris de l'autre. Aussi redoute-il que, parvenu au pouvoir, le socialisme ne soit amené à instaurer un régime policier dont les méthodes n'auraient rien à envier à celles de ses prédécesseurs catholiques et jacobins. Dix-neuf ans plus tard, l'expérience russe lui confirme que le socialisme, sous sa forme bolchevique, loin de contribuer au bonheur de la population, est au contraire le tombeau de la liberté individuelle, de l'initiative personnelle et le plus effroyable instrument d'oppression collective que l'histoire ait jamais enfanté.
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Devant le succès remporté par le dîner des "XX", il lance en de 1902, un second banquet, les « Déjeuners du mercredi ». Durant presque trente ans, y seront conviés ses proches mais également une foule d'intellectuels et de célébrités appartenant au Tout-Paris.
S'appuyant sur un cercle de relations de plus en plus étendu, Le Bon lance la même année chez Flammarion la « Bibliothèque de philosophie scientifique », collection qu'il dirigera jusqu'à la fin de sa vie. Outre ses propres ouvrages, y paraîtront ceux de Henri et Lucien Poincaré, Félix Le Dantec, Henri Bergson, Gabriel Hanotaux, William James, Ernest Flammarion, Marie de Bonaparte, Maurice de Broglie, Cesare Lombroso, William Maxwell, etc. Bien qu'ignorant tout du monde de l'édition, il se révélera un éditeur avisé et compétent puisque, cumulée, la diffusion de la collection avoisinera les deux millions, plusieurs titres connaissant même un tirage supérieur à 50 000 exemplaires.
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Paru en 1902, Psychologie de l'éducation est un pavé dans la mare de l'école rendue gratuite, laïque et obligatoire par Jules Ferry (« En imposant à tous les élèves une instruction identique, on obtient un minimum de rendement avec un maximum d'effort. »). Son programme éducatif tient en une formule restée célèbre : « L'éducation est l'art de faire passer le conscient dans l'inconscient. » La répétition de la même série de gestes et d'exercices devant progressivement engendrer des réflexes conditionnés qui conduiront à leur parfaite réalisation.
Le Bon considère la formation du caractère comme cruciale. Il faut dès le plus jeune âge apprendre l'enfant à se gouverner soi-même et lui laisser une liberté d'action suffisante pour qu'il puisse faire soi-même l'expérience du monde. Il attache une importance toute particulière à l'apprentissage des sciences de la nature, plaide pour une revalorisation du travail manuel (« un ouvrier habile vaut mieux qu'un bachelier médiocre. »), préconise la pratique des sports de plein air, défend alors le service militaire obligatoire, propre à développer le sens du devoir, l'esprit de groupe et le respect de la hiérarchie.
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Parallèlement à ses autres activités, Le Bon se lance au début des années 90 dans des expérimentations sur la structure de la matière. Dès 1897, il affirme que matière et énergie ne sont qu'une seule et même chose se présentant sous des aspects différents : « la matière n'est qu'une énergie stable et rien d'autre. » Poursuivant ses expériences (auxquelles collabora Édouard Branly), Le Bon parvient à établir que le rayonnement de l'uranium est un phénomène universel : loin d'être inerte, la matière n'est que de l'énergie condensée, énergie aussi colossale qu'inépuisable dont la maîtrise pourrait déboucher sur une infinité d'applications pratiques. Ces travaux, présentés à l'Académie des Sciences, fourniront matière à un ouvrage qui connaîtra un retentissement considérable dans les milieux scientifiques européens : L'Évolution de la matière (1905). En 1903, il manque de justesse le Prix Nobel de Physique, plus, semble-t-il, pour des raisons partisanes que pour des raisons scientifiques. « Quelques difficultés qu'il y ait à découvrir des vérités nouvelles, épilogua Le Bon en citant Lamarck, il s'en trouve encore de plus grandes à les faire reconnaître. »
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Bien que consacrant une part importante de son temps et de son énergie à l'administration de la Bibliothèque de philosophie scientifique, Le Bon n'en continue pas moins à publier. En 1910, paraît La Psychologie politique et la défense sociale , traité de psychologie politique. En 1912, nouveau brûlot avec La Révolution Française et la psychologie des révolutions. La Révolution apparaît à la majorité des Français (et des occidentaux) comme un événement les ayant délivrés de l'oppression de la noblesse et du clergé. Pour Le Bon, jamais leur liberté ne fut plus réduite que sous son règne, jamais leur misère plus profonde, jamais leur avenir plus sombre. Quant à la psychologie révolutionnaire, elle se caractérise par « une haine envieuse de toutes les supériorités, celle de la fortune comme celle de l'intelligence [...] un désir intense de s'emparer par la violence des biens qu'on se sent incapable d'acquérir par le travail ou l'intelligence. »
Dans Opinions et croyances (1911) et La Vie des vérités (1914), Le Bon se livrera à la description clinique du mécanisme de la genèse et de la propagation des idées et des croyances de masse. Selon lui, l'être humain est principalement gouverné par l'affectif et l'irrationnel, la raison n'intervenant qu'a posteriori pour justifier sa conduite.
En 1913, il publie Aphorismes du temps présent dans lequel il révèle des talents insoupçonnés de moraliste et de visionnaire.
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Bien que diminué par l'âge (il a alors 82 ans et est partiellement aveugle), Le Bon publie en 1923 Les Incertitudes de l'heure présente (dédié à Aristide Briand, futur prix Nobel de la Paix), réflexions sous forme d'aphorismes sur la politique, la guerre, les alliances, etc. Dans Le déséquilibre du monde, il rend un hommage remarqué à Mussolini, à qui le roi Victor-Emmanuel III s'était vu contraint d'octroyer les pleins pouvoirs. Le Bon approuve notamment le programme économique de celui qui deviendra le duce. Cet hommage ainsi que la relation épistolaire qui se nouera à cette occasion entre les deux hommes suffiront pour que l'on fasse de Le Bon un laudateur du fascisme. Mais il semble que si Le Bon a soutenu Mussolini à ses débuts, c'est uniquement dans la mesure où ce dernier venait de ramener l'ordre dans un pays en proie à une anarchie endémique (émeutes populaires, grèves ouvrières, occupations d'usines, insurrections paysannes, inflation galopante, etc.) qui mettait en péril la paix civile et la démocratie. La dictature ne saurait donc être pour Le Bon qu'une situation provisoire, comme il s'en est expliqué de la façon la plus claire, un palliatif pouvant contribuer à remettre sur les rails un pays au bord du gouffre.
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La perspective du déclin de l'Occident n'a cessé de tourmenter Le Bon. Pour lui comme pour Valéry toute civilisation est mortelle (puisque soumise au même cycle que les autres organismes vivants : naissance, enfance, adolescence, maturité, vieillesse, mort, décomposition) et l'ensemble de son œuvre est traversée de visions sinistres, d'incantations mettant en garde ses contemporains contre la mystique du paradis terrestre, l'afflux des barbares, l'explosion démographique, l'anomie sociale, la disparition des élites, le pouvoir grandissant des masses, l'égalitarisme, l'asthénie de la classe politique, l'individualisme, l'hédonisme, et surtout la perte de tout idéal. Sans un idéal pour la réalisation duquel chacun soit prêt à se consacrer corps et âme, à sublimer son égoïsme, une société (ou civilisation) serait vouée à une rapide nécrose.
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Si Le Bon est resté célèbre pour son traité Psychologie des foules, on ne saurait réduire sa pensée à ce seul ouvrage, pierre angulaire d'une œuvre protéiforme et foisonnante qui comporte une quarantaine de volumes et quatre cent cinquante articles parus dans des revues éminentes. « Se faire vacciner contre le prêt-à-penser et le "politiquement correct" contemporains, rien de plus simple : il suffit d'aller frapper à la porte de Gustave Le Bon. Seul problème, cet empêcheur de penser en rond opère sans anesthésie. », déclarait peu avant sa mort Pierre Duverger, ardent propagandiste de l'œuvre de Le Bon.
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Le Bon appartient à cette phalange de penseurs iconoclastes et élitistes, qui, de Nietzsche à Cioran, loin de sacrifier aux dogmes de leur époque, ne cesse d'en mettre à nu le nihilisme et l'irrationalité. Dès ses premiers écrits, il mettait en garde l'Occident contre les dangers de la surpopulation, fustigeait les ravages de colonisation, exhortait au respect des traditions et des cultures indigènes, prônait la maîtrise des flux migratoires et surtout livrait bataille à l'extrémisme idéologique qui, quelques années plus tard, allait mener à l'avènement des totalitarismes qui mirent la planète à feu et à sang. Pour Le Bon, l'histoire se confond avec celle des illusions (croyances, idéologies, messianismes, utopies, etc.) et c'est leur fondement mortifère qu'il s'est prioritairement acharné à combattre. C'est peut-être ce qu'on lui pardonne le moins. Ses ouvrages constituent d'implacables réquisitoires contre la modernité conçue comme le règne des masses, de la démagogie, de l'uniformisation, de l'incurie politique, de l'étatisme, et du laisser-aller – en un mot du Après nous le déluge !
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Quand on a lu attentivement son œuvre, on comprend difficilement l'aura sulfureuse qui l'entoure. Tout sa vie, il s'est soigneusement tenu à l'écart de l'action politique, n'a jamais exercé de responsabilités officielles, s'est abstenu de prendre position lors des affaires Panama, Boulanger et Dreyfus. « On ne peut observer avec lucidité le fleuve de l'histoire qu'en restant soi-même sur la berge. », se plaisait-il à répéter.
S'il est un penseur qui a mis les démocraties en garde contre toute forme de tyrannie, qui a toujours manifesté – en cela il peut être considéré comme un précurseur – le plus profond respect envers les particularismes et les cultures indigènes, c'est bien Le Bon. Nulle trace chez lui de fanatisme, de xénophobie, mais un appel souvent vibrant en faveur de la tolérance, de l'irénisme entre les peuples et les diverses classes sociales. « Répéter aux hommes de s'aimer les uns les autres est un conseil que les peuples ne pratiquèrent jamais. « Aidez-vous les uns les autres dans votre propre intérêt » est une maxime qui pourrait transformer le monde si elle descendait dans les cœurs après avoir converti les esprits. »
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Celui que Clemenceau avait baptisé : "Le grand débroussailleur d'idées" s'éteindra le 14 décembre 1931, à l'âge de 90 ans. Craignant d'être inhumé vivant, il avait fait promettre à Marie Bonaparte et à quelques-uns de ses proches de procéder à une injection létale. Ses obsèques seront célébrées en l'église de la Madeleine en présence de nombreuses personnalités dont le colonel Sadi-Carnot, le prince Sixte de Bourbon-Parme, Le Prince et la Princesse Georges de Grèce, le prix Nobel de la Paix Aristide Briand, etc. Le Président de la République s'y fera représenté par le commandant Coletti et une compagnie à cheval de la Garde Républicaine de la garnison de Paris lui rendra au sociologue les honneurs militaires.
KORPA
Hormis La Psychologie des foules , régulièrement réédité par PUF, les ouvrages de Le Bon sont extrêmement difficiles à trouver. À l'occasion du cinquantenaire de sa naissance (1981), l'Association des Amis de Gustave Le Bon et les Éditions Gergovie ont réédité quelques unes de ses œuvres majeures, épuisées depuis.
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/le_bon_gustave.html
Les classiques des sciences sociales , une bibliothèque numérique entièrement réalisée par des bénévoles, fondée et dirigée par Jean-Marie Tremblay, sociologue. Excellent site canadien où il est loisible de télécharger gratuitement plusieurs ouvrages de Le Bon épuisés, introuvables ou hors de prix. La bibliothèque numérique Gallica propose également plusieurs titres de Le Bon consultables en ligne.
Ouvrages & articles sur Gustave Le Bon
1901 P. de Heen : Quel est l'auteur de la découverte des phénomènes dits radio-actifs ? Réédité par l'Association des Amis de Gustave le Bon. 1983.
1906 H. Lorent : Les théories du docteur Gustave Le Bon sur l'évolution de la matière. Réédité par l'Association des Amis de Gustave le Bon. 1983.
1909 Edmond Picard : Gustave Le Bon et son œuvre. (Paris, Mercure de France).
1914 Baron Montono : L'œuvre de Gustave Le Bon. (Paris, Flammarion)
1925 Albert Delatour : L'œuvre de Gustave Le Bon. (Paris, Flammarion)
1928 Ernest Flammarion : Les déjeuners hebdomadaires de Gustave Le Bon. (Paris, Flammarion).
1975 Robert Allan Nye : The origins of crowd psychology : Gustave Le Bon and the crisis of mass democracy in the third republic. (Londres, Sage Publications)
1978 Zeev Sternhell : La Droite révolutionnaire. Les origines françaises du fascisme. (Paris, Le Seuil)
1979 Alice Widener : Gustave Le Bon, The man and his works. (New York. Liberty Press)
1981 Serge Moscovici : L'âge des foules (Fayard) ouvrage remanié en 1985 (Bruxelles, Complexe)
1982 Yvon-Jean Thiec : Gustave Le Bon, La psychologie des foules. La fondation de la psychologie collective et sa propagation dans les sciences sociales et politiques à la fin du XX e siècle. (Florence)
1982 Claire Vlach : Sociologie et lecture de l'histoire chez Gustave Le Bon (Maison des sciences de l'homme). Thèse inédite sous la direction de Raymond Aron.
1984 Pierre Duverger : Matière égale énergie, c'est Gustave Le Bon. (Paris, Association des Amis de Gustave le Bon)
1986 Catherine Rouvier : Les idées politiques de Gustave Le Bon (Paris, PUF) Préface d'Edgar Faure.
1988 Pierre Duverger : Le docteur Gustave Le Bon aujourd'hui. (Paris, Association des Amis de Gustave le Bon)
2000 Benoît Marpeau : Gustave Le Bon. Parcours d'un intellectuel. (Paris, CNRS Editions).
Bibliographie sélective
1866 De la mort apparente et des inhumations prématurées
1874 La vie, physiologie humaine appliquée à l'hygiène et à la médecine
1881 L'homme et les sociétés
1884 La civilisation des Arabes
1886 Voyage au Népal
1887 Les civilisations de l'Inde
1888 Les levers photographiques et la photographie en voyage
1889 Les premières civilisations
1892 L'équitation actuelle et ses principes
1893 Les monuments de l'Inde
1894 Lois psychologiques de l'évolution des peuples
1895 Psychologie des foules
1898 Psychologie du socialisme
1902 Psychologie de l'éducation
1905 L'évolution de la matière
1907 L'évolution des forces
1908 Naissance et évanouissement de la matière
1910 La psychologie politique et la défense sociale
1911 Opinions et croyances
1912 La Révolution Française et la psychologie des révolutions
1913 Aphorismes du temps présent
1914 La vie des vérités
1915 Enseignements psychologiques de la guerre européenne
1916 Premières conséquences de la guerre
1918 Hier & demain. Pensées brèves.
1920 Psychologie des temps nouveaux
1923 Le déséquilibre du monde
1923 Les incertitudes de l'heure présente
1927 L'évolution actuelle du monde, illusions et réalités
1931 Bases scientifiques d'une philosophie de l'histoire
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